Manifeste calme et implacable pour un social qui respecte enfin celles et ceux qui le font vivre.
Je suis entrée dans le social presque par hasard. J'avais une vingtaine d'années.
J'ai commencé par un service civique à la Ligue de l'enseignement. Officiellement, j'étais là pour « découvrir », « m'engager », « me former ». Dans les faits, j'animais des ateliers numériques auprès d'adolescents dans des quartiers populaires. Je gérais des groupes, je portais une vraie responsabilité éducative.
Et j'étais payée comme une volontaire.
Environ 400 € par mois pour presque 35 heures par semaine — un hyper‑engagement humain pour une rémunération dérisoire.
Ce n'était pas un job « bénévole » : c'était du travail réel, avec des enjeux réels, des responsabilités éducatives réelles, des vies à accompagner.
À l'époque, je ne voyais rien de choquant.
J'avais déjà intégré cette idée sans m'en rendre compte : dans ces métiers‑là, la précarité fait partie du décor.
Dans cet article :
Un peu plus tard, j'ai fait des remplacements comme aide à domicile. Et là, j'ai compris autre chose.
J'ai vu des femmes — quasiment exclusivement des femmes — courir d'un domicile à l'autre, porter, rassurer, écouter, aider à manger, laver, soutenir, rassurer encore et encore. J'ai vu des corps fatigués, des dos abîmés, des nerfs à vif, des peurs non dites.
Et j'ai vu les salaires.
Des rémunérations faibles, souvent à temps partiel imposé, avec des horaires morcelés et très peu de reconnaissance.
Aujourd'hui, plus de 1 135 000 personnes exercent une profession sociale en France, à plus de 90 % des femmes (INSEE / DREES). Malgré une utilité sociale évidente, la rémunération est structurellement basse.
En 2023, le revenu salarial annuel moyen dans le social était de 13 410 € (DREES). Pour bien comprendre ce que ça signifie, comparons ce qui est comparable.
Le salaire net moyen en France, tous secteurs confondus, avoisine 2 630 € par mois (INSEE). Dans le social ? On tombe à une moyenne théorique de 2 090 €.
C'est 540 € de moins, chaque mois.
Non pas parce que nous serions moins compétents. Mais parce que notre travail porte sur de l'humain.
Et encore, ça, c'est la théorie du temps plein. La réalité, ce sont les temps partiels subis qui fracassent ces moyennes. Dans les métiers les plus précaires, comme les aides à domicile, le revenu réel tombe à 8 030 € par an en moyenne (DREES).
Soit moins de 700 € par mois pour vivre.
Ce n'est pas une impression. C'est un déclassement statistique organisé.
Je veux être claire : je ne juge pas celles et ceux qui choisissent la sobriété, le bénévolat ou des rémunérations basses par conviction. Je dénonce un système qui transforme ce choix en norme, et qui punit celles et ceux qui refusent.
Pourquoi est‑ce que ce métier, que j'aime profondément, exige de moi que je me sacrifie pour être légitime ?
Pourquoi est‑ce que vouloir vivre correctement serait suspect ?
Pourquoi est‑ce que parler d'argent serait indécent, mais pas parler d'épuisement, de burn‑out, de dépressions, de pénuries de professionnels ?
On nous dit souvent :
Mais nous, en tant qu'êtres humains, on compte quand ?
Poussons la logique jusqu'au bout.
Après tout, on est capables de faire une pizza, alors pourquoi payer un pizzaiolo ? On peut parler à une amie, alors pourquoi consulter une psychologue ? On a YouTube, alors pourquoi payer un coach sportif ?
On sait très bien que ce raisonnement est absurde.
Ce n'est pas parce que quelque chose est possible qu'il ne mérite ni expertise, ni reconnaissance, ni rémunération.
Et pourtant, dans le social, on a normalisé l'idée que tout devait être fait dans la débrouille, l'improvisation et le sacrifice — et on a appelé ça des « valeurs ».
Moi, j'appelle ça un système qui se tire une balle dans le pied.
Ce n'est pas un hasard si les métiers du social sont massivement féminisés : près de 90 % des professionnel·les sont des femmes.
Et ce n'est pas un hasard non plus si ces métiers sont souvent sous‑payés.
Depuis toujours, le travail des femmes — prendre soin, anticiper, soutenir émotionnellement, organiser — est considéré comme « naturel ». Et ce qui est considéré comme naturel est rarement rémunéré.
Prendre soin des enfants ? Gratuit. Faire le ménage ? Gratuit. Gérer la charge émotionnelle ? Gratuit.
Dans le social, on prolonge trop souvent cette même logique.
Comme si ce n'était pas un travail. Comme si ça ne demandait pas de formation. Comme si ça ne méritait ni protection, ni structure, ni salaire digne.
Si je suis devenue préventrice, ce n'est pas par hasard. C'est parce que j'ai vécu, dans ma chair, des conditions de travail qui m'ont vidée.
Je rentrais chez moi le soir sans même avoir l'énergie de m'occuper de mon propre enfant. Et je voyais mes collègues tenir — au courage, à la caféine, au déni.
Je me suis dit :
Avec le recul, le constat est brutal.
Trop souvent, on sert d'alibi : des affiches bien‑être, des ateliers respiration, pendant que les causes structurelles demeurent.
Au niveau national, près de 40 % des salariés déclarent être en souffrance ou soumis à un stress élevé au travail. Dans le social, les contraintes sont spécifiques :
Ce n'est pas une faiblesse individuelle.
C'est un système qui valorise la performance au détriment de l'humain.
On me dira : « Tu critiques le système, mais tu t'en échappes. »
Non.
Je ne pars pas pour l'abandonner. Je construis à côté pour lui donner ce qu'il refuse de produire : du temps, des outils, de la respiration.
C'est pour cela que j'ai créé L'Éduc' Tech : pas comme une entreprise classique, mais comme un atelier d'outillage pour celles et ceux qui refusent de choisir entre engagement et dignité.
L'Éduc' Tech, c'est ma réponse à cette impasse : pas des affiches bien-être, mais des outils qui libèrent réellement du temps. Pas des ateliers yoga, mais des cadres juridiques solides. Pas du discours, mais de la structure.
Quand je facture, ce n'est pas par cynisme.
C'est parce que l'innovation demande du temps, de la recherche, de la veille, de l'énergie mentale.
Tout cela a un coût.
Refuser de le voir, ce n'est pas être plus pur. C'est empêcher le social d'évoluer.
Je n'ai pas toutes les réponses. Mais je sais ce qui ne marche plus. Et je sais la direction que je veux prendre :
Je ne suis pas seule.
Ce que je raconte, je l'entends tous les jours dans les couloirs, les vestiaires, les salles de pause : des personnes qui aiment leur métier et n'en peuvent plus.
Rien de tout cela ne tombe du ciel. Il y a des choix :
Les nommer, c'est déjà refuser de les naturaliser.
Je ne veux plus me sacrifier pour ce métier.
Je veux le servir autrement.
En prenant soin de celles et ceux qui prennent soin. En créant des outils. En disant ce que beaucoup vivent en silence.
Ce texte ne plaira pas à tout le monde.
Mais je sais qu'il parlera à celles qui rentrent chez elles vidées.
À ceux qui aiment leur métier et n'en peuvent plus.
À toutes celles qui se demandent si c'est normal.
Non, ce n'est pas normal.
Et à vous, je veux dire simplement :
vous n’êtes pas seuls.
Sources & Références
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