Il existe un test simple pour savoir si un projet d'installation est viable. Il tient en trois questions, il se fait sur une feuille de papier, et personne ne nous l'a jamais donné.
Par Laure, éducatrice technique spécialisée (DE) et préventrice des risques professionnels · Mis à jour le 31 juillet 2026
En bref
Un projet d'installation en libéral est viable quand il réunit trois critères : la légitimité (ce que le terrain vous a appris à gérer), la demande réelle (des personnes cherchent activement cette aide) et la solvabilité (quelqu'un peut payer, en direct ou via la PCH, l'AEEH ou une institution).
Deux critères sur trois ne condamnent pas le projet : il est prématuré, et le cumul emploi salarié + activité libérale permet de le tester à petit risque.
Ce test est extrait du livre Franchir le pas (L'Éduc' Tech, 2026).
Une partie de mon métier consiste à écouter des travailleurs sociaux parler de leur travail. Et depuis quelques années, une phrase revient. Toujours dite sur le même ton : celui de la confidence, presque de l'aveu.
« Je pense à me mettre à mon compte. »
Elle vient de profils très différents. Une éducatrice spécialisée usée par l'internat. Un assistant de service social qui ne supporte plus de gérer des files d'attente au lieu d'accompagner des personnes. Une EJE qui voit exactement ce qu'elle voudrait proposer aux familles, et que sa structure ne proposera jamais.
Mais la suite est toujours la même. Après la phrase vient la liste des raisons. Et après les raisons vient le mais.
Mais je ne sais pas par où commencer. Mais je ne suis même pas sûre d'en avoir le droit. Mais je serais incapable de fixer un prix. Mais qui me ferait confiance.
Et la conversation se referme là. Jusqu'à la prochaine fois.
Si le « mais » gagne aussi souvent, ce n'est pas un problème de courage. C'est que personne ne nous a appris à nous installer. Ni à l'IRTS, ni en formation continue, nulle part. On nous a formés à accompagner. On ne nous a jamais formés à créer et faire vivre notre propre cadre d'exercice.
Alors quand quelqu'un pose la question autour de lui, il reçoit en général l'une des deux réponses inutiles. Soit « lance-toi, tu verras bien », qui ne repose sur rien. Soit « c'est risqué, tu as un CDI », qui ne repose sur rien non plus.
Ce qu'il faut, ce n'est pas un encouragement ni une mise en garde. C'est un critère.
En voici trois. Prenez une feuille, une vraie, et répondez honnêtement. Comptez vingt minutes.
Avant les trois critères, il y a une condition d'entrée, et à mes yeux elle ne se négocie pas : quelques années d'expérience en institution.
Je ne vous donnerai pas de chiffre magique, il n'y en a pas. Ce qui compte, c'est d'avoir suffisamment pratiqué pour avoir rencontré des situations variées, construit des réflexes, éprouvé sa posture. Le libéral n'est pas un premier poste. C'est un mode d'exercice qui s'appuie sur un métier déjà installé en vous.
Les données disponibles vont dans ce sens : parmi les travailleurs sociaux indépendants étudiés en 2016, 44 % avaient exercé plus de onze années en institution avant de changer de statut, et 3 % seulement s'étaient lancés sans passer par la case salariat.
Ce n'est pas une règle morale, c'est une observation. On ne construit pas une offre sur une pratique qu'on n'a pas encore éprouvée.
La question : qu'est-ce que le terrain m'a réellement appris à faire ?
Attention à la formulation, parce que tout se joue là. La question n'est pas « qu'est-ce que j'aime ». Ce n'est pas non plus « qu'est-ce qui me ferait rêver ». C'est : qu'est-ce que mes années de pratique m'ont appris à gérer ?
Quels publics avez-vous vraiment accompagnés ? Quelles situations avez-vous traversées assez souvent pour ne plus les découvrir ? Quelles compétences avez-vous éprouvées, au sens propre : mises à l'épreuve, et qui ont tenu ?
Le marketing classique parlerait ici de passion. Dans le social, je préfère parler de légitimité, et ce n'est pas de la pudeur. C'est que l'envie ne suffit pas, et qu'elle peut même tromper.
Le piège
Le créneau choisi par réaction. « Je veux surtout ne plus jamais voir tel public. » C'est une motivation compréhensible, et c'est une mauvaise boussole : elle définit votre projet par ce que vous fuyez, pas par ce que vous savez faire. Un choix d'installation doit être positif, jamais réactif.
Autre piège, plus discret : confondre légitimité et diplôme. Votre diplôme vous autorise à exercer. Il ne dit pas sur quoi vous êtes bon. Deux ES avec le même DE, dix ans de terrain chacune, n'ont pas du tout la même légitimité. L'une a passé dix ans en protection de l'enfance, l'autre en insertion professionnelle adulte. Ce n'est pas le même métier, et ce ne sera pas la même offre.
Ce que vous écrivez sur votre feuille : trois à cinq compétences éprouvées, formulées en actes, pas en concepts. Pas « accompagnement global », mais « faire tenir un projet scolaire quand l'école et la famille ne se parlent plus ».
→ Ce critère est solide, ou à travailler ?
La question : est-ce que des gens cherchent activement cette aide ?
C'est le critère le plus souvent oublié. C'est aussi celui qui coûte le plus cher à découvrir trop tard, parce qu'on ne le découvre qu'après avoir immatriculé, imprimé des cartes et prévenu son employeur.
Un créneau qui vous tient à cœur mais que personne ne cherche est une impasse, aussi beau soit-il.
La bonne nouvelle, c'est que la demande réelle se vérifie. Pas parfaitement, mais suffisamment, et avant de se lancer. Cherchez des indices concrets, près de chez vous :
Ces indices se collectent en quelques semaines, à coups de cafés et de coups de fil. C'est du travail de repérage, pas de la divination. Et il se fait très bien pendant qu'on est encore salarié.
Le piège
Confondre besoin et demande. Un besoin, c'est une situation objectivement difficile. Une demande, c'est quelqu'un qui cherche activement une solution et qui est prêt à faire une démarche pour l'obtenir. Le social est plein de besoins criants sans demande formulée. Ce n'est pas un détail sémantique : c'est la différence entre une activité qui démarre et une activité qui n'a jamais le téléphone qui sonne.
Ce que vous écrivez sur votre feuille : les indices concrets, avec des noms de dispositifs et de professionnels. Si la case reste vide, c'est déjà une réponse.
→ Ce critère est solide, ou à vérifier ?
La question : qui paie, et est-ce tenable ?
C'est la question que notre culture salariée ne pose jamais. Nous avons été formés dans un monde où le financement est un problème qui se règle ailleurs, en amont, par quelqu'un d'autre. En libéral, c'est votre problème, et il se pose dès le premier jour.
Pour le public que vous visez, examinez les canaux un par un.
Autrement dit : votre prestation est-elle accessible à un budget de ménage ordinaire, ou seulement à des familles aisées ? Si c'est le second cas, assumez-le et dimensionnez votre activité en conséquence. Mais sachez-le avant.
C'est là que se joue une grande partie de la viabilité des projets en situation de handicap : la PCH, l'AEEH et leurs compléments peuvent financer des heures d'accompagnement. Une famille qui ne peut pas payer 60 € de sa poche peut parfois payer 60 € financés. Connaître ces dispositifs et savoir orienter les familles vers eux fait partie du travail.
Les établissements, les collectivités, les services de l'ASE et les entreprises achètent des interventions, de la formation, de l'analyse de pratique. Le circuit est plus lent, le paiement plus sûr, les montants plus élevés.
Et si la réponse honnête est « personne ne peut payer et aucun dispositif n'existe » ?
Alors le besoin est peut-être réel et criant, mais ce n'est pas un projet libéral. C'est un projet associatif, ou militant, et il mérite d'exister sous cette forme-là. C'est une réponse dure. Elle est infiniment plus confortable à entendre avant de démissionner qu'après.
Le piège
Compter sur un seul payeur. Une activité dont 80 % du chiffre vient d'une seule institution n'est pas une activité indépendante : c'est un emploi salarié sans les protections du salariat. Le jour où le budget de cette institution change, tout s'arrête.
Ce que vous écrivez sur votre feuille : qui paierait, par quel canal, et à quelle hauteur.
→ Ce critère est solide, ou à creuser ?
Comptez vos critères. Et surtout, ne trichez pas : vous êtes seul avec votre feuille, il n'y a rien à gagner à s'arranger.
Trois sur trois
Votre projet a une base sérieuse. Cela ne garantit rien, aucun test ne garantit rien, mais vous ne partez pas dans le flou. La suite, c'est de la construction : statut, tarif calculé, cadre juridique, premiers contacts. Dans cet ordre.
Deux sur trois
Le projet n'est pas mort. Il est prématuré. La différence est énorme : vous savez exactement quoi travailler, et vous savez que le travail en question est faisable. C'est une bien meilleure position que l'hésitation vague.
Un seul, ou aucun
Le libéral n'est probablement pas la bonne réponse à votre situation actuelle. Ce qui ne veut pas dire que votre situation actuelle est bonne : peut-être que ce qu'il faut changer, c'est le poste, la structure ou le secteur. Le savoir maintenant vous épargne des années difficiles et une immatriculation qui coûte cher à défaire.
Il faut le dire clairement, parce que c'est souvent ce qui débloque les hésitations : se lancer n'est pas un saut, c'est une transition.
Le scénario du tout ou rien (démissionner un vendredi, ouvrir son cabinet un lundi) est le plus spectaculaire et le moins recommandable. La voie qu'empruntent la plupart des collègues installés est progressive, et elle tient en trois temps.
Tout ce qui se décide et se construit sans SIRET : votre créneau, votre positionnement, votre calcul de tarif, votre réseau de pairs, vos premiers repérages d'orienteurs. Des mois de maturation possibles, sans aucun risque, pendant que le salaire tombe. Si vous êtes au chômage, c'est même un moment stratégique : vos droits peuvent devenir un levier de lancement, à condition de préparer la création avant de se précipiter.
Vous créez votre activité en gardant un temps partiel salarié. Le temps partiel sécurise le loyer ; le libéral démarre à son rythme. Quelques accompagnements, les premières factures, les premiers retours du réel. C'est le moment où vous vérifiez, en conditions réelles et à petit risque, que votre offre rencontre une demande.
Deux points de vigilance sur le cumul
Vérifiez votre contrat de travail : une clause d'exclusivité change tout. Et tenez une étanchéité stricte entre vos deux casquettes : jamais les publics de votre employeur dans votre activité libérale. Ce n'est pas une précaution de confort, c'est ce qui vous protège juridiquement.
Selon ce que dit le réel. Le libéral grandit et vous réduisez le salariat. Ou vous découvrez qu'un mi-temps de chaque vous convient parfaitement. C'est un modèle durable en soi, pas une étape ratée. Ou le libéral ne prend pas comme espéré, et vous avez appris énormément sans avoir tout misé.
Un mot sur ce dernier cas, parce qu'une peur circule beaucoup : celle du retour au salariat vécu comme un échec honteux. Refusez ce cadrage dès maintenant. Ajuster le curseur, dans un sens ou dans l'autre, fait partie du modèle. Les professionnels qui s'abîment sont précisément ceux qui s'acharnent sur une activité qui ne porte pas, parce qu'ils ont fait du libéral une identité au lieu d'en faire un outil.
« Ton identité, le libéral n'est pas. Un outil, il est. »
— un vieux sage à la peau verte et aux oreilles pointues
D'autres formules de transition existent, si le cumul ne convient pas. Le portage salarial transforme vos missions en contrat de travail : vous gardez les droits du salariat contre des frais de gestion et des cotisations nettement plus élevées qu'en micro. Un compromis à étudier chiffres en main, surtout pertinent pour des missions auprès d'institutions ou d'entreprises. La couveuse d'activité vous prête un cadre juridique pour tester votre offre en conditions réelles, sans immatriculation, avec un accompagnement à la gestion. Aucune n'est meilleure dans l'absolu : ce sont des paliers, à comparer selon votre situation.
Ce chemin progressif a une vertu qu'on sous-estime : il transforme la grande décision terrifiante (« est-ce que je change de vie ? ») en une série de petites décisions réversibles : « est-ce que je choisis mon créneau ce mois-ci ? ». On avance beaucoup mieux par petites décisions.
Hésiter n'est pas un défaut. Vous hésitez parce que vous êtes un professionnel sérieux, que vous mesurez ce qu'un tel changement engage, et que personne ne vous a jamais donné les informations pour trancher. L'hésitation informée est une qualité.
Mais l'hésitation qui dure des années devient autre chose : un entre-deux qui use. On reste dans un poste qui abîme « en attendant d'être prêt », on repousse « à quand ce sera le bon moment », et le bon moment ne vient jamais, parce qu'il n'existe pas : il se construit.
À un moment, la question « est-ce que je me lance ? » doit devenir une décision datée. Elle a trois issues possibles, et les trois sont respectables.
Oui, et voici mon calendrier
Vous remplissez les trois critères, le chemin vous paraît praticable, la voie du cumul vous rassure. Donnez-vous une échéance et un premier pas concret. Pas « un jour », mais « ce trimestre, je choisis mon créneau et je pose mon calcul de tarif ».
Pas encore, et voici ce que je travaille
Il vous manque un critère, une compétence, une sécurité financière. L'hésitation devient un plan : « je construis mon réseau de pairs et je clarifie mon créneau d'ici six mois, et je redécide à cette date. » C'est tout sauf de l'immobilisme.
Non, et c'est ma décision
Le libéral ne répond pas à ce que vous cherchez. C'est peut-être votre poste qu'il faut changer, ou votre secteur, ou rien du tout. Décider de ne pas se lancer, en conscience, libère une énergie folle par rapport au « peut-être un jour » permanent.
Écrivez votre réponse. Datez-la. Une décision écrite et datée n'est pas une prison : c'est une sortie du flou. Vous pourrez la réviser, mais vous ne pourrez plus faire semblant de ne pas l'avoir prise.
Aller plus loin
Franchir le pas
Se lancer en libéral quand on est travailleur social : lever les doutes, décider en conscience
Ce test est le cœur d'un livre que j'ai écrit pour ce moment précis. Pas le moment de l'installation : le moment d'avant, quand l'envie est là et que la décision ne se prend pas.
Le test des trois critères, vous venez de le faire. Le livre traite ce qui l'entoure :
Ce qu'il ne contient pas : aucune promesse de revenu, aucun « quittez tout, vivez vos rêves », aucun substitut à un expert-comptable ou à un avocat. Sur certains sujets, je donne le principe général et je dis clairement quel professionnel consulter pour son cas.
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Ce que je souhaite aux collègues qui hésitent, ce n'est pas de se lancer.
C'est de sortir du flou. Le flou est le seul endroit où l'on perd à coup sûr.
Ces trois critères ne sont pas un jugement sur votre projet. Ce sont trois points d'appui, comme on vérifie qu'un établi tient avant d'y poser une pièce lourde. S'il manque un pied, on ne jette pas l'établi : on refait le pied.
Et si vous décidez d'y aller, la suite du travail est du même ordre. Poser un cadre, calculer un tarif, choisir ses outils. C'est ce que je fabrique à l'atelier : de quoi arrêter de bricoler, pour que votre temps aille là où il compte. Libérer du temps machine, redonner du temps humain.
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Les points à ne pas rater, dans l'ordre.
Laure
L'Éduc' Tech — L'Atelier du Social
L'Éduc' Tech
L'Atelier du Social — des outils concrets pour les travailleurs sociaux
Pour les ES, ASS, EJE, ETS, ME et CESF, installés en libéral ou en projet.
Écrit par Laure, éducatrice technique spécialisée. Des outils concrets pour le terrain, pas du blabla.